Tout ça n'arrive pas dans la vraie vie normalement. En avril 2025, je reçois un mail d'une directrice artistique américaine qui me demande si je peux faire une peinture de nu pour une série dont le tournage commence dans 4 semaines. C'est Imperfect Women (Apple TV / 20th century TV) avec Elisabeth Moss, Kerry Washington et Kate Mara.
C'est traduit en français par Google Translate, ça ne ressemble pas aux scams habituels et j'ai bien eu des visites sur mon site depuis Los Angeles.
Les peintures de la série Imperfect Women (Apple TV) par Olivier Payeur c'est stylé
Bien sûr je peux et je veux le faire, même qu'on peut en discuter en anglais directement. Amelia Brooke est enthousiaste, sa voix est souriante et elle adore mes peintures. Ils n'ont pas trouvé de peintre à leur goût à Los Angeles alors ils ont regardé sur une plateforme de vente d'art (où je vends en ligne), ont fait un top 30, m'ont placé en tête et m'ont contacté. Rapide simple et efficace, vive l'Amérique.
Suit un slide avec certaines de mes peintures qu'ils veulent pour le décor et deux autres donnant une idée de ce qu'ils voudraient pour la commande. Ils flèchent et commentent la composition, les couleurs et la texture, l'impression générale qui s'en dégage. Une lecture claire et juste, ces gens savent parler de peinture.
La commande est une peinture de l'héroïne: the 'Hero painting' Eleanor (Kate Mara), elle a certains signes particuliers qui doivent rester discrets et son visage ne doit pas être immédiatement reconnaissable. Le style peut être expressionniste, rugueux et Schielesque ou plus contemporain avec aplats et lumière saturée, c'est l'idée mais rien n'est encore décidé.
Un personnage de la série est un peintre à succès (noir), ils veulent des nus et des portraits de personnes non blanches pour le décor, j'en ai peu en peinture mais plusieurs en dessin que je leur propose d'utiliser et qui le seront. En tout une quinzaine de peintures et dessins seront visibles: 5 peintures originales que j'enverrai et des fichiers de photo qu'ils imprimeront (parfois en plus grand) et verniront pour donner un rendu convaincant.
c'est mieux en vert
En attendant plus d'info sur la commande, je peins deux nus de femmes noires. Je commence à 10h du matin, envoie le presque fini vers 20h et termine, valide en visio vers 3h du matin, vive la Californie. Deux tableaux d'1m en deux jours, une au fond rouge trop violent qu'ils préfèreraient en vert, la couleur dominante qu'ils ont choisie pour une meilleure unité des décors.
Je suis contrarié, dis que c'est difficile de refaire en vert tout un fond rouge vif encore frais et que j'aimais bien. Puis je le refais. Racler, repeindre, homogénéiser les tons. Une ou deux heures. Et c'est mieux qu'avant. On apprend toujours des commandes.
Ils savent ce qu'ils veulent et ce qu'ils ne veulent pas, c'est un honneur de travailler avec des personnes enthouiastes, exigentes et rigoureuses. Tout est impeccable dans le décor d'une série américaine et ça vient sûrement de là.
T+2 semaines, avec le temps de séchage et le transport, il reste juste une semaine pour faire la peinture de l'héroïne. Ce sera la reproduction d'une peinture faite il y a des années, j'en reproduis le dessin, peins la chair, les fonds. Plein de photos de l'actrice en ligne mais aucune dans l'angle de la peinture et la dessiner quand même puisqu'il le faut.
L'héroïne est blonde et ma peinture en fait un peu une brune, et le visage ne va pas non plus. Le fond est trop bleu, on veut du vert. Racler, refaire, téléphone dans une main et en visio, les voir content du brouillon de la reprise. Il est 3h du matin, aller dormir et se garder le lendemain pour peindre et leur fournir un résultat à l'heure où Los Angeles se réveille, le XXIe siècle est formidable.
Work in progress: Imperfect Women 'Hero painting'
Après 2-3 jours, la peinture est à peu près finie. Si on veut des retouches, il faut aller vite: l'huile permet des reprises pendant un jour, après c'est trop sec. Le pied est un peu trop grand, la pilosité du sexe trop sombre et un peu trop haut et d'autres petites choses. Des petites erreurs de dessin et de couleur que j'avais vues mais en mode commande je ne change rien qui ait été validé. C'est certain, ils ont l'oeil en peinture et sont aussi exigents que moi. J'aime.
Retouches faites et validées, satisfaction. Fenêtres grandes ouvertes au soleil de mai qui arrive et ventilateur pour favoriser le séchage. Emballage, pesage, paperasse et envoi. 4 peintures, deux colis, 30 kg. Blocage en douane, stress, 1er mai et 8 mai, personne pour aider, deblocage, arrivée en bon état, soulagement.
Et l'argent dans tout ça?
Je suis assez mauvais pour ces choses-là et ne sais jamais bien quel prix fixer, alors je fais comme toujours quand j'ai envie de faire une commande: le même prix que ceux visibles en ligne. Le double ou le triple serait sûrement passé aussi: c'est une commande, ils m'avaient choisi et leur timing était serré.
Mais j'avais envie de le faire et j'ai idée qu'être ni plus cher ni moins cher que ce qui me semble juste est ce qui va le mieux dans le long terme; et j'aime quand tout est simple. Aussi mes prix sont les mêmes pour les studios de la 20th century TV que pour vous.
Ni plus cher, ni moins cher, simple is beautiful. Mon entourage m'a un peu engueulé pour ça mais une personne de l'équipe artistique a acheté une des oeuvres envoyées là-bas et c'est sa meilleure vie (à part la commande, les autres sont revenues, c'était une location le temps du tournage). J'augmenterai quand même un peu mes prix après cette série parce que je ne suis pas si cher, le temps dira si c'est pertinent ou non. Et aucun fou ne choisirait d'être peintre par goût de l'argent.
Pourquoi moi?
Tout ça n'arrive généralement pas dans la vraie vie et je me suis beaucoup demandé pourquoi ils m'avaient choisi. Je dessine, peins correctement et suis bon artisan mais bien des peintres sont plus doués que moi dans tous les styles où je m'essaie... alors pourquoi m'ont-ils choisi moi plutôt qu'un autre?
- l'effet coup de coeur: certaines oeuvres leur ont plu et ceci l'emporte souvent sur le reste. - la variété des styles: quand il y a plein de décisionnaires et que l'on n'a pas encore tout décidé, savoir qu'on pourra demander un style ou un autre est une liberté
- le nombre d'oeuvres: je peins beaucoup et rapidement, ceci rassure qui veut être livré à temps
- peut-être le prix: m'auraient-ils choisi si mes prix publics étaient très élevés? peut-être que oui quand même sur une série à 50 millions. Et peut-être que non, impossible de savoir
- la chance évidemment: mille autres auraient pu faire le job, j'ai eu la chance qu'ils regardent mes oeuvres et qu'elles leur plaisent
Le logo avec les projecteurs et la fanfare tatadata de la 20th century fox m'ont fait rêver enfant, alors je me dis que j'ai eu de la chance et que ma vie me plait assez. Et qu'une équipe de ces studios (aujourd'hui appartenant à Disney) m'aient choisi sans que je ne connaisse personne du métier est une reconnaissance de mon travail qui me touche beaucoup. Un grand merci à tous ceux et toutes celles qui ont rendu cet inattendu possible.
Imperfect Women à partir du 18 mars 2026 sur Apple TV
carnet de dessin
Je dessine comme un musicien fait ses gammes, pour la pratique.
Dans le métro les cafés les bars, un peu partout, plusieurs heures par jour et tous les jours depuis des années. Des visages surtout, des corps et décors parfois. D'après modèle vivant pour partir de la nature, au crayon ou parfois à la gouache pour essayer de nouvelles écritures ou couleurs. Ces recherches nourrissent le travail de peintre, la peinture à l'huile ne permettant pas d'improviser.
On ne peut pas peindre mieux qu'on dessine. C'est le dessin qui est limitant en peinture, et c'est pourquoi on y revient. Pour oberver et transcrire ce qui fait sens. Le portrait en particulier impose des décisions: certaines caractéristiques d'un visage apportent une ressemblance, d'autres non. Je cherche ce qui fait qu'on reconnait un visage. Une expression, une moue caractéristique, une certaine géométrie.
Les carnets de dessin montrent ces tatonnements pris sur le vif, ces recherches, et comment le plaisir qu'on y prend en a fait une habitude. Les peintures sont parfois l'application de ces explorations.
me, myself and I
Laetitia peint à l'huile des corps, travaille la couleur: allez voir son insta
Laetitia réalise aussi des films et m'a fait l'honneur de faire une video sur mon travail de peintre, merci à elle:
Saines influences
Vivre de son art est difficile et je me suis longtemps demandé si je voulais quitter mon travail stable et bien payé pour ne faire plus que de la peinture et du dessin. Puis j'ai quitté mon job raisonnable pour tenter l'aventure. Clairement la meilleure décision de ma vie, et en cela j'ai été beaucoup influencé par le discours de Brel sur sa vision intense de la vie. Si vous avez envie de faire quelque chose mais n'osez pas bien, écoutez donc le grand Jacques.
"Le talent ça n'existe pas [...] le talent, c'est l'envie de faire quelque chose" ... c'est dans cet entretien:
Un autre texte qui m'a beaucoup influencé est le testament artistique de Rodin. Il trace un chemin pour ne pas se laisser tromper ou corrompre dans son art. Il y parle de saines attitudes à avoir quand on crée.
Auguste Rodin, Testament (1911):
"Jeunes gens qui voulez être officiants de la Beauté, peut-être vous plaira-t-il de trouver ici le résumé d’une longue expérience.
Aimez dévotement les maîtres qui vous précédèrent. Inclinez-vous devant Phidias et devant Michel-Ange. Admirez la divine sérénité de l’un, la farouche angoisse de l’autre. L’admiration est un vin généreux pour les nobles esprits.
Gardez-vous cependant d’imiter vos aînés. En respectant la tradition, sachez discerner ce qu’elle renferme d’éternellement fécond : l’amour de la Nature et la sincérité. Ce sont les deux fortes passions des génies. Tous ont adoré la Nature et jamais ils n’ont menti. Ainsi la tradition vous tend la clef grâce à laquelle vous vous évaderez de la routine. C’est la tradition elle-même qui vous recommande d’interroger sans cesse la Réalité et qui vous défend de vous soumettre aveuglément à aucun maître.
Que la Nature soit votre unique déesse. Ayez en elle une foi absolue. Soyez certains qu’elle n’est jamais laide et bornez votre ambition à lui être fidèles.
Tout est beau pour l’artiste, car en tout être et en toute chose, son regard pénétrant découvre le caractère, c’est-à-dire la vérité intérieure qui transparaît sous la forme. Et cette vérité, c’est la beauté même. Étudiez religieusement : vous ne pourrez manquer de trouver la beauté, parce que vous rencontrerez la vérité.
Travaillez avec acharnement.
Vous, statuaires, fortifiez en vous le sens de la profondeur. L’esprit se familiarise difficilement avec cette notion. Il ne se représente distinctement que des surfaces. Imaginer des formes en épaisseur lui est malaisé. C’est là pourtant votre tâche.
Avant tout, établissez nettement les grands plans des figures que vous sculptez. Accentuez vigoureusement l’orientation que vous donnez à chaque partie du corps, à la tête, aux épaules, au bassin, aux jambes. L’art réclame de la décision. C’est par la fuite bien accusée des lignes, que vous plongez dans l’espace et que vous vous emparez de la profondeur. Quand vos plans sont arrêtés, tout est trouvé. Votre statue vit déjà. Les détails naissent et ils se disposent ensuite d’eux-mêmes.
Lorsque vous modelez, ne pensez jamais en surface, mais en relief.
Que votre esprit conçoive toute superficie comme l’extrémité d’un volume qui la pousse par-derrière. Figurez-vous les formes comme pointées vers vous. Toute vie surgit d’un centre, puis elle germe et s’épanouit du dedans au dehors. De même, dans la belle sculpture, on devine toujours une puissante impulsion intérieure. C’est le secret de l’art antique.
Vous, peintres, observez de même la réalité en profondeur. Regardez, par exemple, un portrait peint par Raphaël. Quand ce maître représente un personnage de face, il fait fuir obliquement la poitrine et c’est ainsi qu’il donne l’illusion de la troisième dimension.
Tous les grands peintres sondent l’espace. C’est dans la notion d’épaisseur que réside leur force.
Souvenez-vous de ceci : il n’y a pas de traits, il n’y a que des volumes. Quand vous dessinez, ne vous préoccupez jamais du contour, mais du relief. C’est le relief qui régit le contour.
Exercez-vous sans relâche. Il faut vous rompre au métier.
L’art n’est que sentiment. Mais sans la science des volumes, des proportions, des couleurs, sans l’adresse de la main, le sentiment le plus vif est paralysé. Que deviendrait le plus grand poète dans un pays étranger dont il ignorerait la langue ? Dans la nouvelle génération d’artistes, il y a nombre de poètes qui, malheureusement, refusent d’apprendre à parler. Aussi ne font-ils que balbutier.
De la patience ! Ne comptez pas sur l’inspiration. Elle n’existe pas. Les seules qualités de l’artiste sont sagesse, attention, sincérité, volonté. Accomplissez votre besogne comme d’honnêtes ouvriers.
Soyez vrais, jeunes gens. Mais cela ne signifie pas : soyez platement exacts. Il y a une basse exactitude : celle de la photographie et du moulage. L’art ne commence qu’avec la vérité intérieure. Que toutes vos formes, toutes vos couleurs traduisent des sentiments.
L’artiste qui se contente du trompe-l’œil et qui reproduit servilement des détails sans valeur ne sera jamais un maître. Si vous avez visité quelque campo santo d’Italie, sans doute avez-vous remarqué avec quelle puérilité les artistes chargés de décorer les tombeaux s’attachent à copier, dans leurs statues, des broderies, des dentelles, des nattes de cheveux. Ils sont peut-être exacts. Ils ne sont pas vrais, puisqu’ils ne s’adressent pas à l’âme.
Presque tous nos sculpteurs rappellent ceux des cimetières italiens. Dans les monuments de nos places publiques, on ne distingue que redingotes, tables, guéridons, chaises, machines, ballons, télégraphes. Point de vérité intérieure, donc point d’art. Ayez horreur de cette friperie.
Soyez profondément, farouchement véridiques. N’hésitez jamais à exprimer ce que vous sentez, même quand vous vous trouvez en opposition avec les idées reçues. Peut-être ne serez-vous pas compris tout d’abord. Mais votre isolement sera de courte durée. Des amis viendront bientôt à vous : car ce qui est profondément vrai pour un homme l’est pour tous.
Pourtant pas de grimaces, pas de contorsions pour attirer le public. De la simplicité, de la naïveté !
Les plus beaux sujets se trouvent devant vous : ce sont ceux que vous connaissez le mieux.
Mon très cher et très grand Eugène Carrière, qui nous quitta si vite, montra du génie à peindre sa femme et ses enfants. Il lui suffisait de célébrer l’amour maternel pour être sublime. Les maîtres sont ceux qui regardent avec leurs propres yeux ce que tout le monde a vu et qui savent apercevoir la beauté de ce qui est trop habituel pour les autres esprits.
Les mauvais artistes chaussent toujours les lunettes d’autrui.
Le grand point est d’être ému, d’aimer, d’espérer, de frémir, de vivre. Être homme avant d’être artiste ! La vraie éloquence se moque de l’éloquence, disait Pascal. Le vrai art se moque de l’art. Je reprends ici l’exemple d’Eugène Carrière. Dans les expositions, la plupart des tableaux ne sont que de la peinture : les siens semblaient, au milieu des autres, des fenêtres ouvertes sur la vie !
Accueillez les critiques justes. Vous les reconnaîtrez facilement. Ce sont celles qui vous confirmeront dans un doute dont vous êtes assiégé. Ne vous laissez pas entamer par celles que votre conscience n’admet pas.
Ne redoutez pas les critiques injustes. Elles révolteront vos amis. Elles les forceront à réfléchir sur la sympathie qu’ils vous portent et ils l’afficheront plus résolument quand ils en discerneront mieux les motifs.
Si votre talent est neuf, vous ne compterez d’abord que peu de partisans et vous aurez une foule d’ennemis. Ne vous découragez pas. Les premiers triompheront : car ils savent pourquoi ils vous aiment ; les autres ignorent pourquoi vous leur êtes odieux ; les premiers sont passionnés pour la vérité et lui recrutent sans cesse de nouveaux adhérents ; les autres ne témoignent d’aucun zèle durable pour leur opinion fausse ; les premiers sont tenaces, les autres tournent à tous les vents. La victoire de la vérité est certaine.
Ne perdez pas votre temps à nouer des relations mondaines ou politiques. Vous verrez beaucoup de vos confrères arriver par l’intrigue aux honneurs et à la fortune : ce ne sont pas de vrais artistes. Certains d’entre eux sont cependant très intelligents et si vous entreprenez de lutter avec eux sur leur terrain, vous consumerez autant de temps qu’eux-mêmes, c’est-à-dire toute votre existence : il ne vous restera donc plus une minute pour être artiste. Aimez passionnément votre mission. Il n’en est pas de plus belle. Elle est beaucoup plus haute que le vulgaire ne le croit.
L’artiste donne un grand exemple.
Il adore son métier : sa plus précieuse récompense est la joie de bien faire. Actuellement, hélas ! on persuade aux ouvriers pour leur malheur de haïr leur travail et de le saboter. Le monde ne sera heureux que quand tous les hommes auront des âmes d’artistes, c’est-à-dire quand tous prendront plaisir à leur tâche.
L’art est encore une magnifique leçon de sincérité.
Le véritable artiste exprime toujours ce qu’il pense au risque de bousculer tous les préjugés établis.
Il enseigne ainsi la franchise à ses semblables.
Or, imagine-t-on quels merveilleux progrès seraient tout à coup réalisés si la véracité absolue régnait parmi les hommes !"
Enfin les mots de Ferré, intransigeants, et qui sont comme un rappel tonique à une certaine vision intègre de l'art.
De l'idée à la peinture, les étapes
Si l'essentiel de ma création artistique est libre et guidée par mes seules envies du moment, il en va autrement quand il m'arrive d'avoir des commandes. Ce qui est généralement fécond car les contraintes et les exigences de l'exercice font sortir de sa zone de confort et questionnent ses limites.
Par exemple et sauf cas très particulier, un portrait commandé DOIT être ressemblant: si l'expression du regard n'est pas la bonne, il FAUT la retravailler alors qu'on s'en serait peut-être satisfait si l'on ne peignait que pour soi. On sue, on se lamente, on trouve enfin et on apprend.
Mais surtout, une commande fait qu'une peinture apporte du plaisir à un autre que soi. Et souvent la satisfaction d'avoir fait un beau travail; c'est pour tout ça que j'aime avoir des commandes.
Première étape: comprendre ce que la personne veut, ses attentes, ses envies. Ce qui la meut dans sa démarche et ses goûts permet d'orienter une pose, un style de peinture. Je montre alors mes dessins, mes peintures et observe les réactions, les sensibilités, un coup de coeur. Si une oeuvre plait beaucoup, je peux proposer de reproduire certaines couleurs ou composition sinon je fais d'autres propositions. On s'entend alors sur un format, un prix et le temps que ça prendra.
Compter quelques centaines d'euros ou plus pour des moyens/grands formats et de l'ordre de la semaine pour une peinture (plus le temps de séchage et de repos si verni final). Un acompte est versé pour le démarrage de la peinture (et si ma peinture ne plait pas, je rends tout: plutôt ça que d'avoir quelqu'un de mécontent - ce qui n'est jamais arrivé).
La pose peut alors commencer. Soit je travaille à partir d'un dessin et je fais poser le modèle (2 fois 20mn environ) puis je peindrai à partir du dessin effecuté (éventuellement complété de photo); soit je travaille d'après photos et nous faisons une série de photos et l'on choisit à la fin celle qui servira pour la peinture.
peinture d'après dessin (pose de 2x20mn)
Je reproduis d'abord le dessin sur le support (ici un panneau de bois avec une couche de gesso), j'utilise un crayon dont le tracé ne disparait pas avec la mise en peinture (pierre noire ou crayon aquarellable plus discret), puis la peinture peut commencer.
Quand la peinture est assez avancée, et si composition et couleurs n'ont pas été clairement choisies au départ, j'envoie une photo du travail en cours en ajoutant des couleurs pour le fond sous photoshop. Si ça plait, je peins le fond conformément aux couleurs proposées, harmonise l'ensemble et finis la peinture.
Ici un autoportrait en bleu et rouge servait de référence, je suis donc resté fidèle à cette palette:
Le résultat final ayant plu, il ne reste plus qu'à laisser sécher et reposer assez pour vernir, puis la peinture sera envoyée bien emballée avec assurance à son destinataire.
Dans mes débuts en peinture, je ne souhaitais rien vendre. Ni les trop rares peintures que je trouvais réussies et ni celles (encore moins) auxquelles je trouvais des défauts.
Puis les années passent, on gagne en maîtrise, on réussit davantage de toiles... et tout ça finit par prendre de la place! J'ai compté que j'avais plus de 500 peintures de toutes sortes et de tous formats, lesquelles sont soigneusement rangées dans des casiers. Et tout ça est fort triste: à quoi bon faire une belle peinture si personne (pas même moi) ne la regarde?
La vie d'une oeuvre est d'être exposée où elle donnera du plaisir à ceux qui la regardent, je ne vois pas de meilleure vie pour une oeuvre. Quand on a assez de peintures dont on est satisfait et qu'on aimerait que d'autres en profitent, c'est qu'on est prêt à vendre.
Mais à quel prix? Un tarif horaire + prix de la matière n'a pas de sens: la matière coûte bien peu et le temps qu'on n'y passe ne veut pas dire grand chose. Qui paierait cher une oeuvre médiocre sous prétexte qu'on y aurait passé cent heures ou braderait un chef d'oeuvre inspiré parce que trop prestement exécuté?
Le seul prix qui ait un sens est un juste milieu entre le prix de marché et la valeur affective de l'oeuvre, ce qu'il coûte à l'auteur de s'en séparer. Trop cher pour l'acheteur ou trop bas pour l'auteur, pas de marché. Et parfois l'attachement à une oeuvre est tel qu'on en demanderait trop, on serait hors marché. C'est le cas de certaines peintures décorant mes murs: vous les trouveriez trop chères? moi aussi, c'est juste que je ne veux pas vraiment les vendre:)
Dans les faits, les prix sont toujours négociables pour une personne qui aime vraiment une peinture, en prendra soin et la mettra en bonne place dans un bel endroit. En gros, qu'une oeuvre aille dans une bonne maison. C'est si vrai que je donnerais sûrement pour rien mes meilleures peintures à un musée de bon goût si l'occasion se présentait. Comme presque tout artiste je crois.
En attendant que les plus grands musées du monde viennent frapper à la porte de mon atelier, ce qui pourrait bien prendre du temps, je ne brade pas mes peintures parce que je me soucie de leur conservation: quand on paye (un peu) cher quelque chose, on ne s'en débarrasse pas dans la rue ou un vide grenier; quand on ne mesure pas la valeur des choses, au moins se souvient-on de leur prix? Si cela peut préserver certaines oeuvres du temps...
Une peinture est une oeuvre unique chargée de milles choses, elle a sa valeur propre et j'aime l'idée qu'elle puisse témoigner d'un je ne sais quoi aujourd'hui ou demain. Mais vouloir garder toutes ses peintures dans son atelier par souci de conservation est un peu comme vouloir être le plus riche du cimetière, c'est bien triste! Et stupide aussi car si mon atelier brûlait, que resterait-il? Seulement les peintures qui n'y étaient plus... Vraiment, la meilleure vie d'une peinture est bien d'être exposée dans une bonne maison pour le plaisir de ceux qui la regardent.
Dessin du portrait avant peinture
La représentation de la peau dans la peinture de Lucian Freud m'influence beaucoup. Un dessin des formes précis, des plans subdivisés en facettes. Cette approche demande de prendre des décisions car les surfaces ne sont pas réellement découpées en facettes nettes, ces lignes n'existent pas sur le modèle, il faut les inventer.
La video suivante montre cette approche où je trace des segments délimitant des plans (ou parfois des changements de teinte ou de valeur).
Je peins directement sur le support dessiné qui transparait parfois sous la peinture, le résultat est précis. Ici, j'ai beaucoup joué avec les distorsions et les couleurs, la ressemblance n'était pas la priorité:
Notez que je suis aussi très influencé par la pratique de Nicolas Uribe, qu'il en soit ici remercié!
Pourquoi l'influence de Lucian Freud
"Qu’est-ce qu’au fond un peintre ? C’est un collectionneur qui veut se constituer une collection en faisant lui-même les tableaux qu’il aime chez les autres."
Pablo Picasso
N'importe qui voulant peindre un visage ou du nu se trouve face à cette question: comment représenter la peau?
De même qu'un fruit en plastique ne trompe personne, une peinture de peau dont les déclinaisons de couleurs, la texture et le luisant sont mal représentés paraît immédiatement artificielle.
Et voici pourquoi j'aime Lucian Freud: la peau telle qu'il la peint, on y croit!
En cela, ses portraits et ses nus ont acté une rupture dans la peinture. Comme pour l'impressionnisme, il y a un avant et un après, une expression éclatante de vérité qui ringardise et rend instantanément artificielles les représentations d'avant.
Après l'impressionnisme il n'était plus pensable de peindre des paysages avec des couleurs inventées qui faisaient penser à des cartes postales en noir et blanc colorisées. Après Lucian Freud on ne peut plus peindre la peau comme on le faisait avant.
La représentation lumineuse et vibrante des peaux chez les impressionnistes a liquidé les peaux beige (et leurs nuances de rosé sur les joues, front jaune clair, etc.), mais la touche vibrante rend le dessin des volumes pâteux et les formes confuses, amollit les tranchants. Et pour cause: comment restituer nettement un méplat rectangulaire d'un nez à coup de taches vibrantes?
Chez Lucian Freud, les volumes sont divisés et subdivisés en une multitudes de plans, de polygones colorés plus ou moins uniformes, comme du papier froissé. Le contraste de teintes et de valeurs donne une déclinaison des couleurs de peau tres riche, et comme le froissage des plans suit les formes, on ne perd pas les lignes du dessin. Tout accident de surface, bosse ou variation de pente est marqué et s'ajoute aux variations de couleur. La représentation est précise dans le dessin ET dans la couleur.
Dans la peau peinte par Lucian Freud, les contrastes de teinte sont amplifiés, des gris-bleu davantage bleutés, etc. Son traitement de la peau crée une caricature dans le bon sens du terme, c'est à dire une représentation qui accentue des singularités, distord et hiérarchise des plans pour essentialiser et marquer davantage une vérité perçue.
Une caricature réussie d'une personne est celle où l'on se dit: "c'est vraiment elle!". Une peau par Lucian Freud et on se dit: "ce type de peau, c'est exactement ça!".
C'est pour cette richesse de rendu dans le dessin et la couleur que la peinture de Lucian Freud me touche et m'influence tant dans ma pratique.
Picasso disait vrai, un peintre fait les tableaux qu'il aime chez les autres.